mardi 11 octobre 2011

China Express


La fin des stans
26 septembre. Nous parcourons un large et splendide défilé de montagnes d'un rouge flamboyant, et arrivons au poste frontière d'Erkeshtam. Nous doublons une file interminable de poids lourds qui reviennent à vide, après avoir déversé en Asie centrale leur cargaison de produits chinois.

Côté kirghize, les formalités sont vite expédiées. Mais nous arrivons côté chinois à la mauvaise heure : c'est la pause de midi, et la douane ferme pour 3 heures. Enfin, c'est midi à l'heure de Pékin ! Toute la Chine tourne à la même heure officielle, celle du fuseau horaire de Pékin, située à l'Est du pays. Autant dire que dans les régions de l'extrême-occident, cela fait un peu décalé ! Le soleil se lève à 9h, se couche à 21h... drôle de rythme !
Depuis Erkeshtam, trois jours de vélo suffisent pour rallier Kashgar. Nous roulons à quatre, puis à six, avec deux hollandais et deux allemands. L'Europe en route vers la Chine. « L'effet peloton » est grisant, surtout lorsque, après 200 km de montagnes russes sur une route en travaux, on récupère un bon bitume et un faux plat qui nous fait avaler à 30 km/h les 40 derniers kilomètres vers Kashgar.

Kashgar, village uyghur de 300 000 habitants
Kashgar était une étape de la Route de la Soie, où les caravaniers faisaient escale après la traversée du désert du Taklamakan, et avant d'affronter les cols du Pamir. Aujourd'hui, c'est une étape pour les centaines de cyclistes qui, tous les ans, roulent vers la Chine. Lorsque nous arrivons, deux douzaines de vélos sont déjà parqués dans la cour de l'auberge de jeunesse. Tous les soirs arrivent de nouveaux cyclistes, l'air fourbu et le visage poussiéreux. Après les pistes défoncées, les cols à 3 ou 4000, les hébergements spartiates, les commerces vides et la nourriture pauvre de l'Asie centrale, l'arrivée en Chine est un petit concentré de bonheur...
D'abord, il y a la nourriture : dans le bazar nocturne, on se régale de brochettes, de poisson frit, de beignets aux légumes et de pastèques. Le lendemain, dans une petite allée cachée derrière la Bank of China, on se noie dans un univers de bonnes odeurs et de jolies couleurs : ici, toutes les échoppes proposent, pour une bouchée de pain, de délicieux plateaux de légumes sautés et épicés. Mmmmh !

Mais c'est pour le pire et pour le meilleur : on trouve aussi des plats peu appétissants de tripes et d'abats, et dans le ragoût sur-nagent souvent des pieds et des têtes de poulet... Les gens parlent fort, ils crachent, pètent et rotent sans retenue... mais ils sont souriants et gentils. La vie est dense, peuplée, animée, les rues grouillent en tous sens... mais il règne ici une tranquillité presque villageoise, comme une nonchalance qui serait descendue des Monts Célestes, si proches.
Pas de doute, ici on est pas encore vraiment en Chine, nous ne sommes « que » dans le Xinjang. La région est peuplée d'uyghurs, qui sont les cousins des kirghizes, des ouzbèkes et des turkmènes. Leur langue est très proche des langues turques d'Asie centrale : tout en commençant notre apprentissage du chinois, on peut donc continuer d'utiliser nos résidus de turc et nos bribes de kirghize.
Enfin, les uyghurs sont musulmans. On trouve plusieurs mosquées dans la ville, très fréquentées en ce vendredi de prière. On croise des femmes affreusement voilées d'une sorte de serpillière marron négligemment jetée sur la tête – elles peuvent voir à travers les mailles plus ou moins lâches du tissus. La plupart des panneaux indicateurs sont d'ailleurs écrits en chinois et en arabe : c'est dommage, on commençait à arriver à lire le cyrillique !

A travers la Chine...
De Kashgar, nous expédions nos petits vélos par le fret ferroviaire, à destination de Chengdu. Inch'allah, nous devrions les y retrouver dans 10 ou 15 jours. Puis, après avoir chargé toutes nos sacoches sur Diabolo, un petit diable à roulettes acheté pour l'occasion, nous embarquons dans un premier train à destination de Korla : 15 heures de trajet, plein Est, à travers le désert du Taklamakan.
Nous voyageons en « sièges durs », ce qui correspond grosso-modo à la quatrième classe. Pour cause de fête nationale, c'est le début des vacances en Chine. 100 millions de chinois sont dans les trains et les avions, ils rentrent dans leur ville d'origine ou partent faire un peu de tourisme domestique... Les transports sont donc pleins à craquer, ce n'est vraiment pas le meilleur moment pour voyager en Chine ! Tant-pis pour nous...
Dans le wagon, une dizaine de voyageurs viennent se masser autour de nous pour parler anglais, apprendre quelques mots de français, ou nous en apprendre quelques uns en chinois. Nous arrivons finalement à Korla à 3h du matin, éreintés.
Le lendemain, nouveau train, à destination de Xian : 40 heures de trajet, mais cette fois nous sommes en couchette... quel luxe ! Le wagon compte une douzaine de petites cellules, dans laquelle on fait coucher 6 personnes (3 bannettes superposées de chaque côté).

Passer une journée entière dans un train est une expérience fort intéressante. Sa petite couchette devient son petit chez soi : on s'y couche, on y dort mieux que nulle part, bercé par le doux remous des wagons on marche, et on s'y réveille paisiblement. On passe une journée entière à lire, à potasser nos premières leçons de chinois, à boire du thé, à déambuler de la couchette aux strapontins et des toilettes au distributeur d'eau chaude, à explorer les wagons voisins, ou simplement à regarder défiler les paysages désertiques du Xinjang, puis du Gansu. Autour de nous, les chinois jouent aux cartes avec fièvre et entrain, et grignotent sans cesse. Après un dernier plat de nouilles chinoises, on se recouche dans sa bannette, pour une nouvelle longue nuit de sommeil...
Quand on se réveille, les paysages ont beaucoup changé. Un voyage de nuit réserve toujours des surprises. Il fait gris, sans doute très humide, mais les paysages sont verdoyants. Le train zigzague dans un dédale de collines et de vallons, où coulent des rivières chargées de boues. Sur les reliefs se dessinent harmonieusement des terrasses qu'on imagine cultivées. Nous traversons des vallons entiers sur un pont en béton à 20 ou 30 mètres de haut, en « survolant » un patchwork de petites parcelles de maïs, de céréales ou d'arbres fruitiers. Sous nos fenêtres défilent les petits villages de la Chine rurale, et les petites routes qui les relient. Nous bouillons déjà d'impatience de retrouver nos vélos : comment peut-on profiter de ces merveilles en les « survolant » ainsi, même si notre train n'avance qu'à 60 km/h... ?
Xian, capitale antique
Enfin, après plus de 40 heures de trajet, nous entrons en gare de Xian. Nous nous extirpons de la foule des voyageurs qui arrivent, contournons la foule des voyageurs en partance, et prenons notre place dans la queue aux guichets, pour acheter nos billets pour le tronçon suivant. Tous les trains sont complets pour encore une semaine... nous achetons donc des billets sans réservation, en « place debout », pour Shanghai ! Advienne que pourra...
Le voyage en train nous a un peu déboussolé : c'est qu'on est pas habitués à voyager si vite ! Ainsi, nous voilà donc déjà arrivés à l’extrémité de la route de la Soie, là d'où partaient toutes les cargaisons de riches marchandises pour Rome, pour Istanbul, pour Venise... La grande pagode et son temple bouddhiste, la tour de l'horloge et la tour du tambour sont les visites incontournables du centre de Xian.

Dans la grande pagode, des chinois en vacances viennent se recueillir devant une statue dorée du Bouddha ; ils allument un cierge et laissent un billet. On se sent parachutés ici, plongés brusquement dans une nouvelle culture, qui n'a plus grand chose à voir avec les mosquées et les medersas, les grands iwans et les mausolées...
L'attraction incontournable de Xian, c'est aussi bien sûr l'armée des soldats de terre cuite : le premier empereur de la Chine unifiée, sous la dynastie des Qing, avait le tempérament guerrier. Il a fait enterrer à ses côtés, peut-être pour prolonger sa domination jusque dans l'éternité, une gigantesque armée de quelques 6000 statues de soldats en terre cuite, fantassins, archers, chevaux et chars, officiers et généraux... Tous en taille réelle, et chacun avec un visage unique.

Standing ticket

Le voyage jusqu'à Shanghai est épique. 15 heures de train « seulement » (départ 17h, arrivée 8h...), mais le wagon est bondé. Les 118 places assises sont occupées, et au moins une cinquantaine de personnes se sont amassés en plus, le long du couloir central, devant les toilettes, ou sur les plate-formes qui conduisent aux wagons précédents et suivants. C'est comme un RER un jour de grève... sauf que le trajet dure 15 heures, de nuit !

Régulièrement, le petit gars qui vend des pattes de poulet et des soupes instantanées vient traverser le wagon avec son chariot à roulettes, obligeant tous les passagers avachis par terre à s'extirper de la position plus ou moins reposante qu'ils avaient fini par trouver, coincés entre une valise, un rebord de siège, et les fesses du voisin. Le tout dans un environnement « à la chinoise » de pets et de rots, et de déchets en tout genre qui s'accumulent sur le sol (mégots sur les plate-forme, emballages, coques de graines de tournesol). Les WC ? Auto-censuré...
Dans ce genre de situation, on trouve en nous un élan d'entrain et de solidarité insoupçonnés. On se motive, on rit de ce qui nous entoure, on s'encourage, on se partage le meilleur coin de par terre... et ainsi passent les 15 heures les moins confortables de notre vie.
Shanghai, capitale économique
Nous voilà donc arrivés à l'autre bout du continent, sur les rives de la mer de Chine, à l'embouchure du fleuve Huang Pu. Nous passons 6 jours ici, confortablement hébergés chez l'oncle de Thomas.

Shanghai, c'est l'effervescence étourdissante et la démesure d'une métropole de 23 millions d'habitants, deux fois l'île de France. C'est l'histoire d'une ville comptoir, où les pays occidentaux avaient établi au 19e siècle des concessions, des banques et des chambres de commerce, aujourd'hui luxueux bâtiments sur la rive du fleuve, vestiges d'un passé économique glorieux.
C'est Pudong, la rive Est du Huang Pu, nouveau centre économique et financier où se dressent des tours de verre et d'acier qui rivalisent dans la course à la hauteur. Un panorama urbain digne des grandes villes américaines, avec ces gratte ciels et ces tours futuristes qui dessinent un paysage de science fiction... C'est le côté cosmopolite d'une ville du monde : 10 000 français travaillent ici, plus les allemands, les anglais, les américains... sans compter les japonais et les coréens. On croise des occidentaux partout, et la plupart habite ici. C'est l'incroyable dynamique de construction, d'agrandissement, et d'étalement ; la ville pousse en tout sens. La moitié des grues du monde serait en Chine. Combien à Shanghai ?

Enfin, c'est une étape plutôt originale pour des voyageurs à vélo... Nous étions dans le moule à Kashgar. Ici, on se sent un peu marginaux...
Voilà deux semaines qu'on a pas roulé, deux semaines qu'on partage nos vies entre des grandes villes et des compartiments de train. Les mollets nous démangent, l'air pur et les beaux paysages nous manquent. Il est temps de repartir ! Demain, direction Chengdu. Si nos petits vélos sont bien arrivés, et si nous arrivons à obtenir une généreuse extension de notre visa, nous descendrons alors tranquillement vers le Laos, à travers les provinces du Sichuan et du Yunnan. A suivre...

Pour voir les photos cliquez sur ce lien :
http://www.dropbox.com/gallery/22924853/2/PhotosBlog%20NE%20PAS%20SUPPRIMER/20111011%20-%20China%20Express?h=1b288a

4 commentaires:

laitis et seb a dit…

Ouaouh!Quel voyage!Merci.
J'ai passé la soirée dans mon canap a dormir dans des yourtes, chercher des clés de 16, et esperer la Chine...
Ca faisait plusieurs semaines que je ne vous avait pas suivis, mais c'est toujours un regal!!!!!!!!!!
Continuez, merci du partage,
Laitis et Seb.

kreposuc a dit…

On voit que ça avance plutot bien! Et le physique a l'air toujours présent malgré les cous et les pates de poulets (promis en rentrant vous aurez du blanc...de poulet!). En tout cas merci de nous faire partager toutes vos avantures avec autant d'antrain! Ca fait déjà 3 mois qu'on est rentrés et continue de voyager grace à vous!
Continuez de profiter ce beau voyage!

Adeline et Romu

Julien LQ a dit…

Vous allez nous faire aimer la SNCF....
Allez vite retrouver vos valeureuses montures, en espérant qu'elles on bien voyagé ! Et bon courage pour le redémarrage !

clarence a dit…

bravo... moi qui cherche à faire un trip au kirghiztan je suis ravi par votre blog ! ça a l'air magnifique tout comme le reste de votre périple ! Ne faut-il pas que quelqu'un vous attende normalement côté" chinois pour passer la frontière ? êtes vous passés aussi facilement ? vous aviez un visa chinois de longue date ou alors vous l'avait fait faire au kirghistan ?
Bon voyage...
Guillaume